Béthanie
Centre de rencontres spirituelles


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Béthanie, nourrir ce qui guérit
Reportage de
Anne de Grossouvre
Article paru dans la revue Sources N° 2 janvier/février 2007
http://www.terre-du-ciel.fr/revue_sources.htm

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L'année 2006 marque le trentième anniversaire de la fondation de Béthanie, le centre de rencontres spirituelles établi par le père Alphonse Gœttmann et son épouse Rachel, venus à la Tradition orthodoxe par l'intermédiaire de ce grand passeur entre Orient et Occident que fut K. G. Dürckheim. Un lieu d'accueil non-confessionnel, conçu essentiellement pour faire connaître et vivre l'expérience de la Présence, tout en prenant en compte la dimension corporelle. Et, soutenant ce projet d'accueil et de partage, une communauté orthodoxe d'hommes et de femmes - qui témoignent ici -, s'efforçant de faire ensemble, au quotidien, l'expérience spirituelle des préceptes de l'Évangile, dont les journées sont rythmées par le travail et deux pratiques essentielles : la méditation hésychaste et la louange..


N'oubliez pas que cette terre magnifique où vous séjournez ici-bas est née d'une Pensée du TrèsHaut. Votre propre pensée peut donc maintenant en aménager une parcelle pour en faire un "jardin de Dieu", un Béthanie où votre Maître pourra Se reposer, un endroit où Il pourra amener ses amis, ses pauvres et ses déshérités, afin de S'entretenir avec eux et de leur procurer du repos. »

Quand Alphonse, prêtre orthodoxe et Rachel son épouse ont créé Béthanie, il y a de cela maintenant plus d'un quart de siècle, ils ne connaissaient pas ce message du livre Dieu appelle, reçu dans les années trente et noté, parmi 365 autres, à la date du 18 décembre, jour anniversaire de Rachel...

Et cependant, c'est bien ce qu'a été Béthanie dès le tout début. Qu'on y vive en communauté ou qu'on y suive un accompagnement temporaire, Béthanie est un lieu où faire silence, se poser ou se reposer pour reprendre des forces spirituelles, écouter une parole transformante, mais surtout, vivre l'expérience de la Présence. « Le centre du centre de Béthanie, dit Rachel, c'est la présence du Christ. »

Naissance de Béthanie

Tous deux engagés dans la catéchèse auprès des lycéens, Rachel et Alphonse ont rapidement senti que. dans la Tradition de l'incarnation qui est la leur, un verbe qui ne s'incarne pas, qui ne s'expérimente pas de la façon la plus concrète et immédiate possible, reste sans lendemain. Ils y ont vu l'explication de cette hémorragie de tant de jeunes, dans les années soixante-dix, qui allaient chercher en Orient ce qu'ils ne trouvaient pas dans leur tradition. Or, et le père Alphonse insiste là-dessus, « notre tradition a une dimension contemplative, méditative, qui fait aussi une place au corps et tout ce que l'on va chercher parfois tellement loin existe bel et bien chez nous ».

Faire connaître et vivre cette dimension à d'autres. que ce soit dans une vie communautaire ou par le biais de sessions est ce qui a présidé à la fondation de Béthanie.

La recherche d'un lieu idéal a pris quelques années et, après divers tâtonnements, s'est portée sur Gorze, non loin de Metz, en Moselle, une cité construite autour d'une abbaye aujourd'hui disparue mais qui a été le berceau du chant grégorien. C'est sur cette terre de moines et de prière, dans l'ancien prieuré Saint Thiébault jusque-là utilisé comme ferme, que l'implantation de Béthanie s'est faite, guidée par la présence spirituelle de saint Rémi, sainte Thérèse d'Avila et de Mgr Jean de Saint-Denis, restaurateur de l'orthodoxie occidentale. « La naissance de Béthanie a été miraculeuse, n'a pas peur de dire Rachel, un lieu voulu par Dieu et béni par Dieu. »

Pour restaurer, sans un sou en poche, ce lieu dévasté par des années d'usage agricole, sans plus aucun arbre ni oiseau, il fallait effectivement que l'Esprit Saint, par ses serviteurs cités plus haut, s'en mêle, guidant vers les bonnes personnes aux bons moments. « Pendant des années, raconte le père Alphonse, nous avons fait les choses successivement : réfection du saint des saints, toiture, chauffage, fresques de la chapelle... et les dons arrivaient, au franc près, pour financer les dépenses. C'est l'histoire en dessous de l'histoire, montrant combien nous sommes portés. »

Aujourd'hui, Béthanie est un ensemble de bâtiments accueillants, harmonieusement disposés au sommet d'une colline, au milieu des champs : le bâtiment de la communauté avec la chapelle, celui des sessionnistes, avec la grande salle de méditation, la salle à manger, les chambres... le chalet d'Alphonse et de Rachel, ceux des couples de la communauté. Encore aujourd'hui - les sessions organisées ne permettant que d'assurer le quotidien - l'aide arrive toujours quand il le faut pour les travaux d'aménagement. Récemment, Alphonse et Rachel se sont vu proposer des bancs pour harmoniser les sièges de la chapelle.

Une communauté de vie au service de Béthanie

C'est donc là que, petit à petit, la communauté a pris corps. Les premiers à s'y installer ont été LouiseMarie, la sueur de Rachel, et son mari et la communauté a évolué depuis vingt-cinq ans, selon les années. Il n'y a pas de voeu pris, mais engagement qui se renouvelle d'année en année. Pour certains, il s'est agi d'une étape de vie, pour d'autres, venus dès le début ou plus tard, l'engagement s'est toujours renouvelé. Ils sont quinze aujourd'hui, cinq couples, deux bébés et trois moniales, ils ont déjà été plus de trente dont de nombreux enfants. La dimension de liberté est importante. Ils sont tous là par choix et, chacun insiste sur cela, pour vivre une expérience d'amour au quotidien, sans se payer de mots mais en se frottant au jour le jour à ce que le père Alphonse et Rachel appellent « un grand combat spirituel ».

Incarner l'amour, suivre le Christ, se donner les moyens de vivre Sa parole en s'appuyant sur une tradition plusieurs fois millénaire, expérimenter la joie, la paix et l'amour, profondément... c'est ce qui les a tous amenés ici. Tous se sont sentis inspirés par le modèle d'amour incarné par Alphonse et Rachel au quotidien. Même si ceux-ci s'en défendent et s'en remettent à la grande tradition judéo-chrétienne qui offre effectivement les moyens de ce cheminement spirituel, les membres de la communauté le savent bien : ce sont eux, en tant que personnes humaines incarnant cet amour, qui les ont touchés, interpellés au plus profond d'eux-mêmes et les ont faits se mettre en marche à leur tour.

« Ce qui a fait que j'ai vraiment voulu vivre ici, dit Barbara, une des moniales, c'est que j'ai senti chez le père Alphonse et Rachel que l'enseignement est vécu et n'est pas seulement des belles paroles, que le Christ est vraiment au centre de leur vie et qu'ils présentent cette vie en Christ d'une façon tout à fait abordable et Joyeuse.»

Pascal trouve dans le vie à Béthanie « un accomplissement », Carole, son épouse, la possibilité de vivre la Présence, Nathalie la façon de vivre la mission dont elle rêvait plus jeune : « Le missionnaire panse les plaies des passions des hommes. Ici je savais que j'allais, avec le Christ, extirper les passions en moi et tout le travail que l'on fait à l'intérieur de soi-même inonde le monde entier et est bénéfique aux autres. Ici ce qui m'a touchée, c'est de sentir que la mission est vraie, c'est-à-dire que les personnes qui transmettent le Christ, vivent ce qu'elles disent. » José, son mari, ajoute : « Je suis heureux d'être là pour la vie qui est donnée, pas l'existence, mais la Vie, donnée à moi et à ceux qui viennent. Voir les fruits que porte ce lieu expérimental est une joie. Et cette joie m'aide à passer les difficultés, car ce n'est pas sans difficulté, c'est comme une forge ici, il s'agit de cracher ses scories pour que le métal devienne pur. Et je me laisse travailler autant que mes faiblesses me le permettent. »

Rachel le souligne, « c'est une communauté de vie au service de Béthanie ». Les couples et les moniales ne forment pas une communauté repliée sur elle-même mais ouverte, dédiée au partage et à l'accueil de l'autre, qu'il soit un visiteur ou un participant à une session. Celui qui vient le voit et le perçoit immédiatement. Il se sent accueilli, c'est-à-dire regardé et vu dans la profondeur de son être. C'est cette reconnaissance qui le fait se sentir ici comme à la maison, sûr que la porte du chalet de Rachel et Alphonse ne peut que lui être ouverte, que son banc de méditation l'attend à la porte de la chapelle et que sa place est réservée à la table de la salle à manger. « Tu es ici chez toi. » Ce seront les mots de Rachel au moment du départ, accompagnés d'un rire cristallin et d'une embrassade vraie.

La force de la communauté

La journée à Béthanie, qu'il y ait une session ou non, est encadrée par ce que le père Alphonse appelle les deux piliers de leur pratique : le silence et la louange. « Nous nous inscrivons dans cette grande lignée de la tradition de la méditation depuis les Pères du désert, cette pratique de l'hésychasme - qui veut dire silence, quiétude - et nous croyons à cette autre dimension profonde de la tradition qui est celle de la louange, de l'action de grâces gratuite. » À sept heures, la communauté se retrouve donc à la chapelle pour une heure de méditation et de chant des laudes, et à dix-huit heures trente pour une heure de méditation et de chant des vêpres. Pour Louise-Marie, ce rythme des offices communs est un des grands soutiens que permet la vie communautaire : « C'est parfois difficile pour moi, la nuit, je me dis que le lendemain je resterais bien au lit. Mais non, je me lève parce que je sais que j'ai rendez-vous avec mes frères, là-bas, que le Seigneur nous attend, alors je sors facilement du lit. »

La matinée, après le petit déjeuner pris en commun, est consacrée aux travaux communautaires, vaisselle et pluches pour tous puis, chacun en fonction de ses talents : l'administratif, la cuisine - communautaire ou de grand groupe lorsqu'il y a session - l'entretien des bâtiments ou le jardin, et, pour Alphonse et Rachel, le courrier, l'écriture, l'accompagnement des membres de la communauté ou de personnes extérieures. Le repas de midi est pris ensemble et l'après-midi est réservé à des activités plus personnelles : rendez-vous particuliers, courses diverses, cours de chant ou de musique, pratique de la sagesse du corps animée par Carole, gestion du « souk » de Béthanie - petit stand de vente d'objets achetés à des associations humanitaires et revendus au profit des plus démunis -, réunion du groupe les Baladins, conduit par Nathalie, réunissant des chanteurs de la communauté ou de l'extérieur et qui réalise des animations chantées dans les maisons pour handicapés des villages voisins, peinture d'icônes... Les moniales, quant à elles, se retrouvent également pour chanter à sexte et à none. La semaine est aussi rythmée par des activités hebdomadaires, ménage communautaire, répétition du choeur, célébration de la Divine Liturgie. Le mercredi est la journée de liberté puisque le dimanche est souvent pris lors des sessions. Les membres de la communauté sont en vacances par roulement quinze jours en janvier et quinze jours en septembre. Le soir, après l'office, chacun se sépare, le repas n'est pas pris en commun mais en famille, les couples se retrouvent, les parents vivent en famille avec les enfants, on accueille un ami, un parent, avec qui partager un repas, une soirée. Tout cela participe à l'équilibre de vie global qui est fait à la fois de joie d'être ensemble et d'intimité.

Chacun des membres de la communauté en témoignera à sa manière, celle-ci est un lieu d'expérimentation en même temps qu'un lieu de vérification. « Pour moi, la vie communautaire est une grande grâce, dit Nathalie. C'est là que j'ai commencé à apprendre à me connaître auprès des personnes les plus différentes de moi. Si l'on reste avec les personnes auprès desquelles il n'y a pas de difficultés, certaines portes ne s'ouvrent jamais. Très tôt, je me suis rendu compte au contact de ces personnes, de ce que j'étais capable de penser et d'être. Cela m'a renversée, j'ai pu aller au plus profond et ouvrir mon coeur à la différence. »

« La vie communautaire, ajoute José, est sans cesse un lieu de vérification et d'authenticité de ce qui se passe pendant les sessions : « Les gens viennent recevoir un enseignement où ils sont mis en route vers l'expérience de leur propre profondeur et leur questionnement a une part de réponse lorsqu'ils disent : c'est faisable puisque eux, dans cette communauté, le vivent déjà depuis tant d'années. » Rachel, qui aime les exemples concrets, ajoute : « Prenons la jalousie, ne pas envier les dons de l'autre, mais s'en réjouir, accepter que le talent de l'autre soit un partage des dons de Dieu, un enrichissement. » La communauté, parce qu'elle multiplie les miroirs en réunissant dans un même lieu et autour d'un même but diverses personnes, un face à face avec quelqu'un, comme un miroir qui me renvoie mes pensées et m'oblige à les examiner, à les orienter. C'est un lieu d'exercice sans lequel je serais resté libre d'une fausse liberté, celle de prendre ce qui m'arrange et de refouler le reste. Il y a eu beaucoup de rébellion chez moi au début, mais j'étais conscient qu'il me fallait ce lieu d'exercice, un lieu authentique, où on ne fasse pas semblant. »

« La force de la communauté, dit Louise-Marie, c'est qu'elle nous rend vraiment unis. Ce n'est pas seulement être attentifs et pleins d'amour les uns pour les autres. C'est aussi tout ce que nous pouvons fournir ensemble, que ce soit vis-à-vis des sessionnistes, du travail communautaire. C'est être portés, par un même but, dans tout ce que nous entreprenons, des toutes petits choses comme les pluches quotidiennes, aux plus grandes, comme la préparation des fêtes et des agapes.»

Pour Alphonse et Rachel, la communauté est aussi est ce catalyseur qui oblige à regarder ce que nous préférerions ne pas voir justement...

Mais, comme le fait remarquer Nathalie : « Il faut des anciens qui aient la sagesse, sinon une communauté ne peut pas vivre en étant un témoin et peut devenir vraiment un lieu de mort et non de vie. Il faut un don et beaucoup de sagesse et de discernement pour accompagner une communauté. » Rachel le formule en ces termes : « Je ne peux donner à l'autre que ce que j'essaie de vivre moi-même. »

Béthanie : lieu de renaissance

Le père Alphonse aime rappeler le passage de l'Évangile de Jean où Jésus dit à Nicodème qu'il lui faut renaître. « Pour moi, dit-il, Béthanie est d'abord un lieu où renaître, une sorte de baptistère où essayer de se plonger dans la vérité qui nous est offerte par l'Évangile et ouvrir un chemin d'une radicale nouveauté. » Ce chemin, Alphonse et Rachel tentent de l'ouvrir également au plus grand nombre par l'organisation de sessions.

« Le primat de l'expérience sur la parole est essentiel dans notre vision, dit le père Alphonse, le Verbe doit devenir chair et donc s'expérimenter. Si bien que ce qui est fondamental dans les sessions est l'expérience de la rencontre possible qui passe toujours d'une part à travers la méditation, d'autre part à travers les offices où la louange s'exprime, piliers des pratiques communautaires également. »

Les sessions ont, en plus, leur contenu propre : « Méditation et sagesse du corps », pour découvrir la voie du silence et la richesse de l'instant présent ; « La prière de Jésus, prière du coeur », pour ceux qui ont fait du Christ leur maître. Puis, des sessions plus « ascétiques » de travail sur soi et ses dépendances : les sessions sur les passions, le pardon, la guérison des maladies de l'âme qui permettent un désencombrement du coeur, la levée, comme le précise Rachel de « ce qui empêche, dans notre foi, de venir au Christ, de ce qui fait obstacle aux épousailles divin-humaines ». D'autres sessions sur la pratique de la louange ou des mantras chrétiens permettent également d'expérimenter la Présence, de commencer ou de renforcer un chemin de transformation.

Comme le rappelle Rachel : « Nous sommes appelés à devenir des christophores, des porteurs du Christ, le sens de notre vie, c'est la divinisation. » Et le père Alphonse ajoute « Il nous faut découvrir ce qui empêche l'éveil. Si nous nous regardons en effet vraiment, nous voyons que nous sommes de grands endormis, plongés dans une espèce de semi-conscience, et encore ! Les grands textes le disent, saint Paul aussi : "Réveillez-vous". C'est la même terminologie qu'en Inde, éveil, illumination. Il s'agit de découvrir une plénitude à cette vie qui, autrement, n'en est pas une. » Et il s'agit aussi, pour beaucoup, d'habiter et de réhabiliter les mots du christianisme par l'expérience concrète. « Nous avons des siècles de morale sur les épaules, dit le père Alphonse, tout est connoté en ce sens, or il ne s'agit pas de cela. » « Et, ajoute Rachel, dans la prière de Jésus Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur, il faut entendre les mots pitié et pécheur, non dans un langage intellectuel mais expérimental. Aie pitié veut dire sauve-moi, délivre-moi de tout ce qui m'attache et me fait mourir, et pécheur veut dire moi qui ai trahi l'amour, et non moi qui ai fait des choses condamnables. »

C'est par ces expériences que la transformation peut se faire, profonde, libératrice, génératrice de la joie qui, pour le père Alphonse, est « le fruit, par excellence, de l'esprit. Joie qui est amour quand je l'apporte à l'autre et paix profonde quand elle est ma stabilité intérieure ».

Les membres de la communauté en témoignent. Carole raconte comme elle ressent très fortement, dans les lieux même, la présence d'une énergie particulière lors des sessions sur le pardon, et plus encore sur la prière de Jésus. Barbara se sent encouragée quand elle voit les visages rayonnants des participants en fin de session, José, au cours de sa première session à Béthanie, se souvient avoir vu les autres, et s'être senti lui-même, ressusciter, retrouver joie, espérance et force intérieure. « Que de retournements vécus », s'exclamera Rachel.

L'orthodoxie le choix du coeur

Rachel et Alphonse ne sont pas orthodoxes d'origine, mais, avant même de se rencontrer, ils se sentaient l'un et l'autre attirés par l'orthodoxie, pratiquaient la prière de Jésus, aimaient les icônes. Quand ils ont, chemin faisant, découvert l'orthodoxie occidentale et la splendeur de sa liturgie, ils ont su que c'était cela qu'ils avaient toujours cherché. « Ce que nous voulons, explique Rachel, c'est, au sein de l'orthodoxie occidentale - et c'est un choix que nous avons fait - accueillir tous ceux qui viennent en étant à la fois dans un respect infini de ce qu'ils sont et dans la profondeur de nos racines. »
Sur leur route, et assez tôt, ils ont rencontré Karlfried Dürckheim, qu'ils considèrent toujours comme un de leurs pères spirituels. C'est lui qui les a encouragés à entrer dans l'orthodoxie, qui leur a fait comprendre l'importance de l'expérience, et son primat sur la parole, ainsi que l'importance de la prise en compte du corps dans un cheminement spirituel.

Si les personnes qui viennent à Béthanie sont pour la plupart catholiques, parfois protestantes ou juives, le plus souvent, leur séjour à Béthanie, non seulement ne les détourne pas de leur foi d'origine, mais la clarifie et la renforce. Certains se sont convertis, par choix personnel et non par un quelconque prosélytisme de Rachel et Alphonse. « Nous ne faisons rien pour cela, dit Rachel, nous sommes nous-mêmes ancrés dans notre tradition et c'est ce qui convient aux personnes qui viennent. Ils nous sentent solides dans notre tradition et respectueux de leur chemin. Étant donné ce que nous transmettons les gens ont besoin de cette solidité, mais ce ne sont pas des canons qui enferment mais des canons qui font vivre. » Le père Alphonse rajoute « C'est dans la mesure où nous avons le courage d'être nous-mêmes que l'autre arrive à se situer. »

La plupart de ceux qui se sont convertis sont bouleversés par la beauté de la liturgie. « Ce qui me plaît dans l'orthodoxie, dit Barbara, c'est l'amour de la beauté, la recherche de cette beauté - qui est l'image du Seigneur - dans les offices, les icônes. Cela me nourrit. » Gabrielle, la seconde moniale, insiste quant à elle sur la proximité de l'enseignement avec celui des origines, des Pères du désert. Les membres de la communauté le ressentent, chacun à sa façon, l'orthodoxie comble tous les sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, la beauté de la liturgie les touche et les nourrit, corps, âme, esprit, les prend dans la totalité de leur être incarné. Il y a parfois quelque chose de sensuel dans leur façon de l'évoquer. « C'est au niveau du goûter et du sentir que l'orthodoxie m'a ému et mis en mouvement, dit José. Cette tradition m'a semblé d'emblée porter beaucoup
de joie avec ses offices très chantants, de paix à travers ses pratiques de méditation et de sagesse du corps. »

L'apport particulier de Rachel et Alphonse, c'est effectivement cette réintégration de la dimension corporelle dans le cheminement spirituel. « En Occident, dit le père Alphonse, nous avons oublié le corps. Avec Dürckheim, nous avons redécouvert l'importance, dans une anthropologie vraie, du corps, le corps comme chemin. Dans notre tradition, Dieu, en s'incarnant, a pris un corps pour aller vers l'homme et Il m'invite donc à aller vers Lui dans le corps que je suis. »

La prière de Jésus par exemple est posée dans une assise corporelle, sur le souffle et dans un rythme permettant d'aiguiser l'attention et la vigilance. Mais c'est aussi d'une façon bien plus quotidienne et générale que le corps a sa place dans un cheminement spirituel. « Le corps que je suis, expression chère à Dürckheim, devient un chemin à travers le moindre geste, rappelle le père Alphonse. C'est pour cela que nous prions avant un acte aussi matériel que manger, parce que nous ouvrons, en réalité, une célébration et que manger est un acte sacré si je veux bien communier au Créateur qui se trouve dans les créatures, qu'elles soient céréales, légumes...

D'où l'importance ici, à Béthanie, de la vaisselle, des pluches, du balayage parce que le geste, dès lors qu'il est conscient, est transfigurant. Le moindre geste habité me met en contact avec le Divin et c'est le processus de spiritualisation, de divinisation dont nous avons parlé. Le corps dit glorieux, on le voit dans l'Évangile lorsque le Christ, après la résurrection, rejoint les disciples pourtant enfermés dans une maison, est un corps qui a acquis les caractéristiques de l'esprit, qui n'est plus lié par le temps et l'espace ».

« Dans un contexte simple, complète Rachel, mon geste, lorsqu'il est habité, ne sera plus le même, mon regard, ma parole ne seront plus les mêmes, mes cinq sens vont réagir différemment, c'est cela aussi le corps glorieux, c'est à travers mon corps et c'est très concret. »

Cette redécouverte de l'importance du corps bouleverse bien des êtres dans leur façon d'être. « Des blocages dus aux blessures se laissent enlever par ce travail sur le corps, dit Gabrielle. Au début, pour moi, la méditation, c'était déjà habiter mon corps, parce que je me suis rendu compte que je ne le sentais même pas. La méditation est donc aussi un chemin de réunification. » Barbara y voit, quant à elle, un moyen « d'expérimenter de façon tangible le Seigneur. C'est incroyable de sentir par exemple que le pardon peut se vivre corporellement, qu'il peut y avoir un lâcher prise dans les épaules, au niveau du plexus, surgissant en parallèle avec ce qui se passe au niveau de l'âme.»

Les exercices de sagesse du corps, tels que Rachel ou Carole les font pratiquer, sont des mouvements simples, accompagnés ou non du souffle et de sons. Ils permettent de reprendre conscience du corps - partie par partie, peau, muscles, organes internes - de ces lieux désertés par notre conscience, lieux d'oublis, de blessures enfouies, de surcharges inutiles, que le temps a anesthésiés pour que l'être survive mais qui se rappellent parfois à notre mémoire par la maladie, le malêtre, les tensions. « À aucun moment nous ne quittons notre corps, nous sommes en chemin par le corps, ce qui manque, c'est la conscience, dit le père Alphonse ». Se centrer, s'enraciner, sentir son corps, c'est déjà retrouver ce port d'attache dans l'instant à partir duquel la vraie vie peut commencer à être goûtée.

Béthanie : la « contemplaction », terreau des épousailles intérieures

Dans la tradition chrétienne, Béthanie est la maison de Marthe et Marie, symboliquement l'action et la contemplation. Béthanie d'Alphonse et de Rachel se veut le lieu de l'expérimentation possible d'une « contemplaction ». « Le Christ ne reproche pas à Marthe d'être active, il lui demande d'être Marie tout en étant active, de rester au pieds du Maître tout en travaillant, dit le père Alphonse. Nous le disons toujours aux sessionnistes : la religion est ce qui met les offices en marge de l'existence, un peu le matin, le soir et le dimanche. Alors que c'est tout le contraire, la méditation et les offices sont les hauts lieux pour apprendre à rester dans cette attitude de conscience ouverte à la pré sence du Christ toute la journée, quoi que nous fassions.

Notre conviction est que le christianisme n'est pas une religion nouvelle, mais la présence du Christ en tout et partout - et pas uniquement aux offices ou lors des méditations. Comment réaliser cela, ne pas quitter le chemin ? Il s'agit d'éveiller la conscience à cette réalité de l'instant, de l'instant à chaque instant. C'est cela Marthe et Marie. »

C'est dans cette « contemplaction » que se construit la base de notre être, ce que Rachel appelle les épousailles en nous, du masculin et du féminin. « Nous ne sommes pas vraiment nous-mêmes tant que nous sommes dans la division du masculin et du féminin, explique Rachel. Si c'est l'énergie masculine qui domine, la femme se comporte en homme, et l'homme soit est dans la violence soit devient femelle, sans structure, sans engagement. Il faut que le féminin ait sa juste place en chacun, qu'il soit homme ou femme. C'est le rôle de la femme d'éveiller en l'homme le féminin parce que c'est là que nous portons tous le germe divin qui doit grandir en nous. L'homme est un être dans le faire et c'est dans le silence, l'accueil et l'écoute qu'il peut construire le féminin de son être et orienter de manière juste son énergie créatrice. L'homme, pour la femme, est la structure, il est porteur du Verbe juste, il est créateur, c'est sur lui que la femme doit pouvoir s'appuyer en étant fière de lui, de sa force et de son courage. Il y a donc bien toujours Marthe et Marie, l'action et la contemplation, mais dans des épousailles intérieures. Le but du mariage n'est pas d'abord les enfants biologiques mais bien celles-ci. Et plus j'épouse mon énergie masculine et mon énergie féminine, plus je suis en épousailles avec celui qui est en face de moi. Même si c'est un combat, on sent bien que ce n'est pas irréalisable. »

« Nous avons perdu cela aussi en Occident, ajoute le père Alphonse, cette mystique du couple commune aux chrétiens du premier millénaire. Dans un chemin vers la sainteté, le couple n'a rien à envier au monachisme. C'est pour cela que nous réservons aussi des sessions pour les couples. Et quelle joie à Béthanie lorsque des gens avouent: nous étions venus pour apprendre à méditer et nous avons vu que l'amour existe et qu'il est possible de l'incarner. »

Béthanie, lieu où nourrir ce qui guérit - l'amour incarné. Béthanie, lieu où expérimenter l'union de l'action et de la contemplation, où goûter au silence, à la beauté des chants, des visages aux regards limpides, à la simplicité de l'accueil et du partage... Plus tard encore, le père Alphonse ajoutera : « Au fond de toute réalité, il y a l'amour, et l'amour c'est Dieu, c'est cela la révélation biblique. Quand on regarde le Christ, Marie, les saints, ils sont la simplicité même. C'est une loi spirituelle, plus on approche de Dieu, plus tout devient simple. L'âme est d'une complexité énorme, l'esprit est simple. »

À Béthanie, l'âme se repose de sa fatigante complexité en côtoyant des êtres en chemin vers la simplicité, vers l'esprit ; et elle s'ouvre elle aussi, si elle le désire vraiment, à sa propre profondeur qui est joie, amour et paix.

Pour aller plus loin


Alphonse et Rachel Gœttmann sont les auteurs de nombreux livres.

Sources Janvier/Février 2007

Pour aller plus loin :
Béthanie - Prieuré Notre-Dame et Saint-Thiébault
57680 Gorze - tél. 03 87 52 02 28

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www.centre-bethanie.org

 

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