Béthanie
Centre de rencontres spirituelles


 

 

Le trésor de la sagesse
Rencontre avec Bertrand Vergely
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Tout être humain est riche d'un potentiel. La sagesse consiste à déployer ce trésor par une rencontre avec le Christ, source d'illumination créatrice. Comme en témoigne le philosophe et chrétien orthodoxe, Bertrand Vergely.


Prier :La quête de sens, la philosophie et même la sagesse occupent aujourd'hui livres et revues... Mais qu'est-ce donc que la sagesse ?

Bertrand Vergely : Il y a deux grands types de sagesse : une sagesse négative fondée sur la finitude et le désespoir, et une sagesse positive fondée sur la spiritualité et l'émerveillement. Fondamentalement matérialiste, la sagesse négative, actuellement à la mode, vise au désenchantement et au détachement. Très marquée par un certain scepticisme, elle se résume à accepter notre finitude -notre mort- ainsi que l'absence de toute transcendance, de toute réalité durable, de toute vérité dépassant le plan des cinq sens. Ce qui revient en gros à consentir à vivre "pour rien", en faisant de ce "pour rien" une ouverture sur le plaisir immédiat et donc une "libération". Cette sagesse négative n'est pas complètement inutile, car il est important de se débarrasser de certaines illusions, liées notamment à la vie sociale (richesses, honneurs, etc.). Mais elle est triste également, si ce n'est nihiliste et désespérée, puisqu'elle renvoie l'homme à son néant.

Et la sagesse positive ?
Sagesse de Dieu dans le Christ, elle passe aussi par une libération des illusions propres aux vanités humaines. Mais la prise de recul découle cette fois d'un émerveillement venu d'En haut, pas du désespoir. Sa racine est une joie liée à la compréhension qu'on n'a pas encore tout vu de la vie, la vraie, celle de Jésus qui dit: "Je suis la Voie, la Vérité, la Vie". Goûter aux promesses, inespérées, du spirituel nous détache en effet tout naturellement des choses limitées d'ici-bas. Car la véritable sagesse n'a jamais été fondée seulement sur le doute, mais sur la foi, c'est-à-dire la confiance dans la réalité, divine et infinie dans son essence. La véritable sagesse n'est donc pas une résignation triste du type "c'est la vie... il faut bien être philosophe... ".Telle qu'elle est comprise par les Pères de l'Église, la sagesse est au contraire une illumination créatrice qui découle de la rencontre du Christ.

Pourquoi ?
Parce que rencontrer le Christ, c'est vivre en relation avec la double dimension qui le caractérise, à la fois divine et humaine, transcendante et historique. Lui, "par qui tout a été fait", incarne en effet le mariage entre le visible et l'invisible comme la relation entre Dieu et l'homme. Ce qui renvoie à la circulation des énergies infinies du Père, manifestées dans le visible pour que le visible aille vers l'invisible. Idée résumée par saint Irénée et toute la patristique par le célèbre "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu". Ce mouvement de circulation du haut vers le bas et du bas vers le haut est la vie même du cosmos. Faire la rencontre du Christ, "Dieu fait homme", signifie donc faire l'expérience que l'homme et Dieu sont inséparables dans le devenir du monde.
C'est voir le visible comme invisible et l'invisible comme visible, ce qui est un émerveillement sans fin, le coeur de la véritable sagesse et la floraison de toute vertu. Oui, chaque fois que je m'émerveille devant la profondeur du visible, je rencontre le Christ dans la chair de ma propre existence.

Comment se traduit cette sagesse chrétienne dans notre vie ?
Je distingue ici deux "étapes" de la sagesse. La première relève à la fois de l'illumination -c'est-à-dire de la connaissance- et de la dynamisation - c'est-à-dire de l'énergie. C'est le "baptême" de la réalité divine, à la fois inouïe et... toute proche. Avant cette expérience, dans notre état ordinaire, nous ne sommes pas encore dans la véritable réalité, mais dans la frustration liée à la perte de l'essentiel : nous fonctionnons "en dessous" de nous-mêmes. Nous devons donc nous plonger dans l'incroyable potentiel divin et humain qui découle de notre nature fondamentale, blessée par le péché mais guérie par le Christ.

Et la deuxième "étape" ?
C'est la réalisation personnelle et quotidienne de ce potentiel, qui s'exprime alors dans toutes nos dimensions (corps, âme et esprit) par l'apparition de l'attitude juste et des différentes vertus. Peu à peu, la tempérance, la force, l'humilité, etc. éclosent en effet d'elles-mêmes pour harmoniser nos relations et nos entreprises. Équilibre entre nous, le cosmos et Dieu, cette sagesse se concrétise enfin sur le plan collectif en imprégnant la médecine, la science, la morale, l'économie, la politique, l'écologie... qu'elle relie au sens.

Auriez-vous un exemple personnel ?
L'expérience de la sagesse nous permet de découvrir des énergies inconnues présentes dans notre corps, qui sont source d"auto-guérison" de nos souffrances et d'harmonisation du masculin avec le féminin. En fait, l'illumination spirituelle éveille notre créativité et notre fécondité, ce qui nous met dans un état de découverte et d'émerveillement permanents. Cet émerveillement crée l'attention et l'attention nourrit l'émerveillement: c'est le "cercle vertueux" de la croissance intérieure qui conduit au bonheur.

L'attention ou contemplation, c'est bien ce qui nous manque le plus dans notre état ordinaire ; pourtant, c'est bien elle qui mène à l'attitude juste et à la "vie bonne". L'homme sage, en effet, ne se conforme pas par l'effort et la contrainte à un ordre extérieur à lui, mais adhère librement à sa vraie nature, humano-divine. Tout s'ouvre alors, comme une promesse qui nous dit : "N'arrête pas d'apprendre, de découvrir les trésors qu'il y a en toi et hors de toi". Si l'on enseignait plus cela, combien pourraient à terme guérir de leurs maladies de l'âme - "passions", déséquilibres psychologiques, frustrations -, qui sont autant de sources de violence.

Comment parvenir à une telle ouverture ?
Je parlerai d'abord d'un modèle où j'ai vu vivre cette sagesse au quotidien : le Mont Athos (Grèce), qui m'accueille presque chaque été depuis trente ans. Avec mes frères moines, j'y ai découvert le rythme liturgique, qui est à la fois intérieur, collectif et cosmique. Véritable bain de prière, ce rythme de sagesse, de force et de beauté est la méthode spirituelle du chrétien ainsi que le mystère et la sagesse irremplaçables de l'Église. La grâce des sacrements nous y vivifie en nous libérant de la peur et des fausses images de Dieu comme de nous-mêmes. Nous sommes alors naturellement portés vers notre vrai travail de témoignage: être attentifs à l'incroyable potentiel de l'homme, ce qui permet à cette richesse de se déployer, librement, sans violence, et de féconder le monde.

Quelle place tient ici la prière ?
Une place fondamentale, puisque c'est elle qui relie l'homme aux énergies divines en les invitant à venir s'établir chez lui. Tout être qui entre véritablement en prière en fait l'expérience : celle d'un bonheur intense, qui est aussi équilibre et sagesse. Le poète allemand Novalis en a l'intuition en disant que la philosophie (étymologiquement, l'amour de la sagesse) "est une grande prière". Oui, l'essence de la vie humaine est liturgie et prière un appel à ce que les forces divines pénètrent en nous pour mieux rayonner dans le monde. C'est pourquoi l'homme a soif de la prière, vers laquelle il est intrinsèquement orienté et qui seule le libère et l'accomplit. Voilà le caractère essentiel de la vie mystique, qui est à la fois le coeur de l'existence et son sommet: devenir icône comme le Christ lui-même, l'axe où s'épousent le visible et l'invisible. C'est une étreinte fulgurante et sublime où tout passe, tout circule, tout se fait. Là, conformément au "Priez sans cesse" de Paul, chaque action, chaque pensée devient prière. Une promesse fantastique pour notre avenir, individuel et collectif !

Propos recueillis par Eric Vinson

article paru dans le N° 262 de juin 2004 de la revue Prier http://www.prier.presse.fr/

 

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