Lettre N°31
www.centre-bethanie.org
 
envoyer la lettre à un ami
archives
imprimer

cliquer pour agrandir

Gorze, novembre 2006

C
hers Amis,

Avec le mois de novembre, nous entrons dans la saison noire de l’année… La nature se meurt et nous entraîne à nous asseoir dans nos ténèbres et à l’ombre de notre propre mort (Lc 1,79). C’est ce à quoi nous invite la liturgie des défunts dès le début de ce mois. Il faut accepter, jour après jour, de descendre jusqu’au point extrême de notre nuit et, alors, ce sera Noël : illumination de tout notre être, renaissance en Christ. Mais jusque là, 40 jours nous préparent. C’est le temps de l’Avent, celui de l’exercice (« ascèse »), où, par une lente germination, nous essayons d’habiter nos ténèbres (assumer l’inacceptable) et d’apprivoiser ainsi notre mort.

Il n’y a pas de liberté ni de joie possible tant que la mort nous guette à l’horizon de la vie. Tout est marqué par l’éphémère et le manque de plénitude.
L’angoisse de la fin est à l’origine de nos peurs multiples au quotidien. Et comme nous les refoulons à longueur de journée, nous vivons dans l’atmosphère de la mort, elle est notre ambiance plus ou moins inconsciente, dont l’extraordinaire symptôme est notre tristesse habituelle… Ce que nous appelons la « condition humaine », le tragique existentiel, n’est autre que la pénombre du tombeau… Mais cette tristesse même est un cri de l’être qui jaillit de nos profondeurs ténébreuses pour nous dire : fais de la mort ton amie et tu vivras !

C’est pourquoi les Pères du Désert ont si solidement implanté dans la Tradition le souvenir incessant de la mort. Que toujours la pensée de la mort se couche avec vous et avec vous se réveille, écrit saint Jean Climaque (VII°siècle). Et Hésychius précise un peu plus tard : Ce souvenir détermine l’exclusion de tout vain souci ; la garde de l’esprit et la prière constante, le détachement du corps, la haine du péché, à vrai dire toute vertu agissante naît de la mort. Pratiquons-la, s’il est possible, comme nous respirons. De même encore ce géant de l’ascèse, Evagre le Pontique : Le moine (le laïc chrétien) doit toujours se comporter comme si demain il allait mourir.

Ceux qu’on appelle dans la Tradition hindoue les « libérés vivants » sont avant tout libres de la mort. Le prodigieux rayonnement d’un Ramakrishna, Ma Anandamoy, Ramana Maharshi ou Aurobindo… c’est la transparence, à travers leur corps même, de la Vie qui ne rencontre plus aucun blocage en eux. Le vrai maître spirituel se reconnaît à cela. Chez lui, la Vie circule à plein.

Cette lumière et cette Vie, c’est la présence du Christ ressuscité, qui a vaincu la mort par sa mort. Son éblouissante beauté illumine tous les saints. Séraphin de Sarov (XIX°s) était comme un soleil, il appelait la mort « ma grande allégresse », François d’Assise, si connu pour sa joie de troubadour, chantait la mort comme une « sœur » avec laquelle il fraternisait au coeur même de son agonie. Et quelle liberté face à la mort manifestait sainte Thérèse d’Avila quand, à chaque heure qui sonnait, elle se réjouissait de voir bientôt sa fin ultime ! Cela lui conférait un dynamisme et une fécondité légendaires…

On aurait tort de croire que cette conquête de la mort soit réservée aux cercles religieux… Chacun de nous a pu au moins pressentir un peu de cette même fascination en écoutant certains chefs-d’œuvre de Mozart. On y ressent avec puissance ce que peut signifier la libération de la mort, comme si, ne serait-ce que pendant quelques mesures fulgurantes, on était emporté tout à coup au-delà de ces opposés « vie-mort ». Si Mozart sait nous emmener à ce point dans les sphères célestes, c’est que son propre chemin spirituel l’a conduit jusque-là. Quatre ans avant sa mort il écrit, en effet, une lettre célèbre à son père : Comme la mort, quand nous y regardons de près, est le but véritable de notre vie, je me suis si bien familiarisé, depuis quelques années, avec cette véritable et parfaite amie de l’homme, que son image non seulement n’a rien d’effrayant pour moi, mais encore m’est devenue très apaisante et très consolante. Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé cette occasion de la connaître comme la clé de notre félicité. Je ne vais jamais me coucher sans penser que demain peut-être je ne serai plus là. Et pourtant aucun de ceux qui me connaissent ne peut affirmer que je suis morose ou mélancolique. Je remercie mon Créateur de m’avoir accordé cette félicité, et je la souhaite de tout mon coeur à chacun de mes semblables

La familiarité avec la mort… clé de la félicité. L’inouï de ce propos transperce à maints endroits de sa musique, lorsqu ‘elle nous communique l’ivresse de son auteur, le dynamisme d’une jeunesse étrange parce que son âge n’est pas de ce monde. On est plongé dans une sorte de méta-temps qui est notre propre profondeur, où gît l’appel à faire de notre vie la même musique. En fait il n’y a rien à « faire », mais apprendre à « laisser se faire », car c’est Dieu qui est musique. Mozart ne fait que transcrire ce qu’il perçoit. Notre vie ne devrait être que la transcription, jusqu’au moindre geste, du Vivant. Vivre, c’est le Christ (Phil. 1,21). Faire la vaisselle ou balayer un couloir peut être alors la plus belle des symphonies qui m’accorde au chant de l’univers. En son fond la vie est un chant que l’on chantera même le jour de mon enterrement. Mais il faut l’apprendre…

Tous ces maîtres et saints nous disent qu’on apprend le chant de la vie en chantant la mort. Vivre constamment la mort, c’est lui ôter le masque de l’horreur et vivre en ressuscité. Il s’agit d’un style de vie révolutionnaire où, sachant que je vis mon dernier jour, l’existence prend tout à coup un relief inattendu, une « grandeur » comme dit Pascal, chaque parole, chaque geste portent un caractère ultime et dévoilent en leur fond une capacité d’infini, une densité et une plénitude inaccessible aux gens « habitués ».

Le « souvenir » constant de la mort, selon les Pères, nous permet ainsi, de laisser mûrir progressivement en nous sa signification profonde, son mystère abyssal. Avec ce travail sur soi on accède à une vraie connaissance, dont finalement le beau vieillard détient seul le secret. Carl Jung, grand explorateur des labyrinthes de l’âme, rejoignait les Anciens en affirmant que la vie ne se développait plus, à partir de la quarantaine, chez les personnes qui n’acceptaient pas de mourir. Est de plus en plus vivant celui qui s’accepte de plus en plus mourant. Cela, parce que la mort n’est pas destruction mais transformation. Il s’agit d’un processus continuel et fluide qui commence à la conception et ne se terminera pas à la fin de l’existence. Même après la mort du corps charnel ce processus se poursuivra jusqu’à notre complète déification.

Celui qui n’a pas intégré ce devenir, ce changement, au point de s’identifier à lui, d’être un avec le changement, de l’épouser dans une alliance nuptiale avec le temps, celui-là va bloquer la vie dans son essence même : ce désaccord avec la Vie joyeuse et dansante est à l’origine de nos angoisses qui se crispent alors sur le passé, momifient une certaine « jeunesse » et empêchent l’avènement du vieux sage radieux, portant déjà les fruits de nombreuse mutations et se réjouissant profondément de l’ultime surprise qui l’attend…

Selon Jung, ne pas voir dans la mort le but de la vie est la perversion de la culture humaine. On ampute la vie de sa source : la mort. Vivre la mort comme le but d’aujourd’hui, c’est se décrisper dans tout son être et lâcher-prise pour accueillir la nouveauté absolue. Alors seulement l’amour est possible, l’amour sans condition. Aimer, c’est mourir, et mourir n’est donc en rien étranger à celui qui aime… IL entre dans un pays qui lui est familier.

Seule une ferme détermination dans cette longue marche annonce dès maintenant la grâce d’une nouvelle naissance pour chacun, à Noël.

Avec toute notre affection, à bientôt !

Père Alphonse et Rachel

Texte à méditer :

« L’attente est pour chacun de nous celle d’une Présence qui ne cesse pas d’advenir, pour aller jusqu’au fond mortel de notre vie, l’assumer et l’ouvrir sur l’illimité.
Toute vie d’homme est un Avent sans cesse renouvelé et aussi toute l’histoire de l’humanité dans sa quête de justice, de beauté, d’amitié. La conscience se fait toujours plus aiguë de l’absence et de la présence de « Celui qui vient » : à travers la joie et la peine, à travers le bien et le mal, car, disait Angelus Silesius, « même si Jésus était né mille fois à Bethléem, en quoi cela me concernerait-il s’il ne naissait aussi en moi ? » A condition de mener, au plus profond de l’âme comme dans l’histoire des hommes le grand, l’humble combat de la patience et de l’espérance, oui, le combat de l’Avent.

Olivier Clément


Prière

Viens, Lumière de Lumière, Orient de l’Orient, pour communiquer la vérité à ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort.

Viens T’incarner de la Vierge, Verbe Créateur, pour éclairer la créature par Ta divinité.

Viens, consubstantiel au Père et à l’Esprit, Dieu inaccessible, pour Te manifester dans la substance humaine, ô Emmanuel.

Extrait des laudes de l’Avent


Sessions en cours à Béthanie

Du 18 et 19 novembre : « La souffrance et la mort » avec Annick de Souzenelle. Comment traverser l’essence de la vie dans ses plus grandes interrogations info

Les 25 et 26 novembre : « Retraite de l’Avent » plonger dans le recueillement pour accueillir l’extraordinaire grâce d’une nouvelle naissance à Noël info

Les 2 et 3 décembre : « L’étonnante pratique de la louange » , la louange et l’action de grâce sont les « lieux » de rendez-vous entre Dieu et l’homme. Quand le coeur de l’homme s’accorde au chant de la création, Dieu s’y précipite. info

Du 26 au 31 décembre: « Méditation et Sagesse du corps » une initiation pour un changement radical. La pratique d’un autre style de vie. info

 
 

Informations

Une journaliste et écrivain de Paris, Anne Ducrocq, vient de publier : «Béthanie ou l’art de guérir» (Presses de la Renaissance).

C’est un merveilleux témoignage sur son vécu parmi nous. Avec une profonde écoute et un regard plein de finesse, Anne a su poser l’essentiel de notre itinéraire de foi et les éléments majeurs de notre enseignement qui, dit-elle, a changé sa vie. Voilà, en tout cas, une excellente idée pour vos cadeaux de Noël !
info

Vous pouvez le commander au prix de 22 € frais de port compris.

Malgré les rumeurs belligérantes des médias, nous maintenons notre Pèlerinage en Terre Sainte du 15 au 26 Juillet 2007. Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici-là et, de toutes façons, nous ne nous rendons jamais dans les zones à risques. Alors, ne craignons rien !



Pour recevoir la lettre de Béthanie gratuitement chaque mois par internet, inscrivez-vous en vous connectant à l’adresse http://www.centre-bethanie.org/liste_diffusion.htm et enregistrez votre adresse e-mail.
nous contacter
envoyer la lettre à un ami
télécharger la lettre en pdf
télécharger la lettre en zip
imprimer la lettre